– Les cours du jour – 1913

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C’est ainsi que cela a commencé …

(Texte de 1963)

Il était une fois un quarteron de gamins de Lille et banlieue, issus tout fraîchement de l’école primaire et recrutés dans les Paroisses, convoqués un jour de juillet 1913 pour passer un examen d’entrée aux” Cours du jour” naissants dans les locaux de l’I.C.A.M. Disons de suite que j’en étais.

Un ecclésiastique à l’aspect sévère, au regard dur sous d’épais sourcils noirs nous reçut, marchant à longues foulées de l’un à l’autre. Les présentations ayant été omises je ne sus qu’après coup qu’il s’agissait du Père Cappe de Baillon.

Les matières de l’examen ? Ne m’en demandez pas tant ! Je me souviens seulement de questions d’Histoire et de Géographie posées par un souriant laïque dans une vaste salle du rez-de­-chaussée de l’I.C.A.M.

1916-1ère Promotion

1916-1ère Promotion

Un certain temps après cet événement, mes parents étaient avisés que leur fils était admis à fréquenter les « cours du jour”.
La mensualité scolaire était de 15 francs, l’entrée était fixée au 22 septembre 1913. Se munir de bleus de travail.

Le jour de rentrée commença par la Messe du Saint-Esprit dite dans une jolie petite chapelle située au premier étage, au­ dessus du réfectoire des professeurs. Un des nôtres, Hallent, de sa belle voix chanta le «Vent Sancti Spiritus” et Olivier chanta un autre hymne.

J’étais encore impressionné par la chapelle, les longs couloirs, les vastes salles côtoyées, lorsque par les escaliers en bois du vieux bâtiment nous arrivâmes sous les toits mansardés de celui-ci et dans la première salle qui s’ouvrait à nous, l’étude.

L’année scolaire commençait par une exhortation du Père Cappe. Je me trouvais au premier rang à la place qui m’avait été indiquée, pas rassuré du tout car à l’école primaire d’où je sortais, c’était la place du dernier.

Après la distribution des fournitures, la récréation, le Père Cappe qui était le préfet me fit signe, je le suivis dans son bureau. Accueil sévère; puis il me dit que j’aurai à travailler beaucoup … (Ça y est, pensais-je, je suis près de la porte! mais il poursuivit) … si je voulais arriver à la première place. »
Rassurez-vous, cela n’arriva pas; une bonne bronchite et la supériorité du premier Adolphe Wallez, frère aîné d’Eugène et d’Henri, firent que je restais deuxième.

C’est peu de jours après notre installation que l’adversité fondit sur nous tel un oiseau de proie. On nous garnit le chef d’une casquette de tissu bleu marine prolongée sur le devant par une longue visière. Concert de vociférations qui s’arrêtèrent sitôt l’apparition d’un professeur. Que voulez-vous, il n’y avait à l’époque ni délégué de promotion, ni association de parents d’élèves. Les parents furent tout de même là pour payer la cas­quette de 10 francs, alors que celle de Baggio bien plus belle avec un large galon doré ne coûtait que 5 francs. Les nécessités de la vie scolaire fermèrent peu à peu cette plaie vestimentaire.

Les premiers professeurs que nous avons connus furent M. Laurent, jeune ingénieur I.C.A.M. capable d’enseigner toutes les matières, M. Bouchery, qui n’était autre que l’examinateur sou­riant de l’examen d’entrée mais qui était parfois sévère, M. Lebeau, docte professeur de français et M. Boulez, professeur de dessin.

Dès le premier jour nous fûmes aussi à l’atelier. L’ajustage était sous la coupe de M. Dumez qui nous conquit de suite. Mais notre conquête du savoir en ajustage fut beaucoup plus lente. Oh ! ces saignées dans l’acier et … sur nos doigts. D’autant plus difficile pour nous ce métier que les laminoirs fabriquaient à notre intention, c’est à croire, non pas du fer carré mais du fer parallélogramme.

C’est à cette époque que des établis à bois furent installés, toujours dans le grenier, en face de l’ajustage. Le chef de la sec­tion menuiserie était M. Batteux, doux homme de petite taille dont un ongle bizarre détournait notre attention lors de ses explications manuelles. Sous sa coupe nous avons commencé à scier, raboter. Parlez-moi de la scie à refendre presque aussi grande que nous. Quel désespoir quand le trait de scie félon, parfait vu de dessus, profitait de ce qu’il n’était pas vu de dessous pour rejoindre le trait précédent.

Tous ces déboires salutaires et formateurs (voir Kipling) ne nous empêchaient pas de penser aux jeux. Pas à la roulette bien sûr.

Au départ, les récréations se passaient dans un «no man’s land» long de vingt-cinq mètres entre l’atelier et l’étude, au même étage bien entendu. Le bruit et les dégâts que nous avons commis firent que la direction chercha un autre lieu pour nos ébats.
Dès lors, les récréations nous furent dispensées dans la petite cour située entre le modelage I.C.A.M. et le hangar à bois où finissait sa carrière, dans l’oubli de tous, l’auto de Mgr Delamaire qui fut archevêque de Cambrai avant la création du diocèse de Lille, dont Mgr Charost fut le premier évêque.

Ainsi s’écoula l’année scolaire 1913-1914. La camaraderie rap­prochait déjà certains d’entre nous par affinités géographiques ou transports en commun. Je crois pourtant que jamais personne ne songea à créer un climat général. L’école c’était du neuf, nous étions « Cours du jour ». Je ne me souviens même pas d’une distri­bution de prix. Mais nous étions en juillet 1914. La tragédie de Sarajevo datait du 28 juin et ceci expliquait une fin d’année scolaire un peu bâclée. La mobilisation se fera d’ailleurs le 2 août, la guerre sera déclarée le 4.

Je passai à l’I.C.A.M. au début des vacances pour savoir si les cours reprendraient en septembre. C’est, je crois, le concierge qui me fit connaître que tous les professeurs étaient partis.

Ainsi les cours du jour entraient dans la petite histoire.

François DEROUBAIX – 1ère promotion.

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